La sensation olfactive est comme un kaléidoscope démultiplié où l’œil, à chaque seconde, court après l’image déjà effacée, fondue dans l’instant d’après et pourtant encore imprimée de la trame passée, des harmonies de couleurs élaborées, générée, apparues, enchaînées, séparées, déjà enfuies, recréées, recomposées, pour faire “ le miracle d’une seule et même chose ”, la rencontre de l’œil et de la couleur. La sensation odorante est la rencontre du nez sentant et de l’odeur, le kaléidoscope odorant, rencontre de l’âme de l’homme et de l’âme de la fleur ! Car chaque essence est à la fois parcelle de couleur simple et harmonie complexe de couleurs composées, trait échappé et schéma composé, forme simple et sculpture perfectionnée, pierre brute et architecture parfaite dont jaillira la cathédrale odorante élaborée par la rencontre entre l’intelligence parfaite de la nature et le nez-mémoire de l’homme, le parfum.
IMAGI…NEZ
Avez-vous déjà essayé d’imaginer, de ressentir quelle a été la réaction du premier homme de l’humanité capable de sentir la première odeur du monde s’ouvrant à lui ? La première fois qu’il a senti l’herbe fraîche embaumer ses pas craintifs, la feuille sèche crisser sous ses pieds rugueux et les parfumer, le premier bois cassé par des doigts mal assurés, le premier élan amoureux caché dans une grotte où se mêlent mousses, champignons, humus fraîchement composé, terre humide, chaude et froide à la fois ! La première fleur cueillie, sentie et tendue dans la première offrande ! L’odeur sèche, rêche, miraculeuse et effrayante du feu ! Toutes ces odeurs qui ont construit ses premières perceptions olfactives, qui se sont inscrites en lui avec ses premières émotions, ses premières craintes et joies, ses toute premières rencontres avec la vie, la mort, avec l’infinie multiplicité de ses sensations, de ses perceptions naissantes. Il m’est souvent arrivé d’y penser, de m’émerveiller aussi à la pensée que, par je ne sais quel miracle divin, biologique, physico-chimique ou tout simplement humain, ses premières sensations sont encore inscrites au plus profond de son cerveau disparu depuis longtemps, mais porté pour toujours dans la mémoire du temps, dans chaque cellule olfactive de votre cerveau, du mien, jusqu’à celles du dernier homme de l’humanité, s’il en est! Par quel miracle du temps passé et pourtant inscrit à jamais !
SENTIR
Approcher une odeur, et non la survoler, mais réellement l’effleurer, comme le papillon effleure la fleur, la sentir, la ressentir, l’apprivoiser et nous laisser apprivoiser, suivre le monde démultiplié de sensations qu’elle va générer, le monde de vibrations subtiles qu’elle est et qu’elle va engendrer, le réservoir de perceptions dans lequel elle va plonger, invisible caillou “ odoré ” lancé dans l’eau dormante de notre mémoire et de nos souvenirs pour éveiller une onde mystérieuse dont les ronds mémorisés vont “ expanser ” notre être intérieur pour le continuer jusqu’aux limites de l’humanité...

Sentir, ressentir, éprouver, approcher, percevoir, comme l’abeille sent la fleur, comme la fleur sent l’abeille qui va se poser, le chien le “ maître ” qui va arriver, le nourrisson la mère pendant la tétée, comme l’on sent celui qui nous a laissé pénétrer dans son territoire réservé, enfouir le nez dans sa peau tiède, échauffée, comme l’on sent un événement qui va arriver, l’orage qui va éclater, la vie qui s’éveille au printemps, réveillant avec elle chaque bourgeon, chaque bouton de fleur, comme l’on sent la mort qui s’approche, s’arroge la vie et s’en va, emportant avec elle un pan de cette vie que l’on a adulée, chérie ou haïe ! Comme l’on peut sentir, aussi, la Vie qui est, au-delà de toute vie qui va et vient, la Vie qui revient et reviendra toujours, de toute éternité, dans le chant des galaxies, la ronde des étoiles qui scintillent, des planètes qui tournent, la ronde des saisons, des fleurs qui dansent et parfument le monde au rythme du soleil, les oiseaux qui chantent l’hymne sans cesse renouvelé à la Vie.
Bref, sentir chaque odeur, chaque parfum comme si nous étions à chaque instant devant le premier matin du monde, comme la première fleur, le premier animal, le premier enfant, tout simplement, comme le premier homme en nous découvrant avec émerveillement sa première odeur.
FERMER LES YEUX - OUVRIR LE NEZ
...Pour être prêt à ressentir, naître véritablement au monde de l’odeur , il suffit simplement de fermer les yeux et ouvrir le nez...
REDEVENIR UN “ SENTEUR ”
Lorsque nous entrons dans cette sphère intérieure de la sensation odorante, nous “ éprouvons ”. Nous redevenons un être non seulement sentant, mais ressentant, bref, un “ senteur ”, ou une “ senteuse ”. Car, sans exception, à ce moment même, nous ressentons quelque chose, de l’ordre de l’être, parfois du bien-être que d’aucuns nomment volontiers à l’évocation d’un parfum dont ils ne peuvent plus se passer... Sentir, bien sentir, ressentir bien une chose, un être, une situation. “ Ce truc-là, je le sens bien ” ! Ou, parfois, au contraire, éprouver un malaise profond, lorsque quelque chose nous a interpellés au point de dire de l’autre, ou d’une situation : “ je ne peux pas le sentir, je ne le sens pas bien du tout, cette histoire sent mauvais... ”. Différentes manières de dire que l’on a fonctionné comme un véritable “ senteur ”, avec tout notre être intérieur, notre capacité d’intuition, nos antennes invisibles, totalement liées au monde olfactif et à la sensation odorante, physique et subtile à la fois.
Sentir non plus seulement avec notre pif extérieur, mais avec notre nez intérieur implique de REDEVENIR un SENTEUR, unissant impression, sensation, sensibilité, intuition et créativité.
L’ODEUR APRES LE NEZ
L’odeur, ce que le neuro-physiologiste appelle plus exactement “ l’ensemble des stimuli olfactifs ”, a le pouvoir, par une chaîne de deux neurones seulement à partir du système olfactif - particularité qui lui donne la suprématie absolue sur tous les autres sens en faisant de l’olfaction le sens le plus “ court ” et le plus direct, donc le plus puissant - de pénétrer dans la partie la plus subtile, la plus secrète de notre corps, encore la plus inexplorée, la plus ignorée, la plus puissante, le cerveau. L’odeur arrive jusqu’au cerveau olfactif, encore appelé circonvolution de l’hippocampe, situé à la base du système limbique, siège fondamental car abritant toutes nos mémoires, nos émotions, base de nos apprentissages de vie. Ce système limbique est lui-même le “ médiateur ” au sens propre, car “ médian ”, au milieu symboliquement et en relation avec les autres cerveaux de l’homme, eux-mêmes synthétisant la mémoire des différents autres règnes. Cerveau instinctif où sont inscrits les comportements de reproduction et de conservation de l’espèce, puis cerveau pensant typiquement humain, ou néo-cortex où l’homme devient véritablement humain. Ou plutôt là où l’homme est appelé à devenir un jour un humain véritable, lorsqu’il commencera à explorer véritablement, avec compréhension et amour, les 90 % de ce cerveau que l’on dit utilisé en général à 10 % de son potentiel.
Après le cerveau, et tout le potentiel encore à exprimer, il y a une suite, celle que nous évoquons dans la partie PARFUM de ces quelques extraits, ce monde de résonances, de correspondances subtiles qui unit nos sens à l’univers, car l’homme est et ne sera jamais qu’une infime partie de ce “ Tout Infinité ”, homme microcosme et macrocosme à la fois, n’étant rien ou si peu, contenant tout, ne pouvant rien changer, mais pouvant tout modifier, modifier les poumons de la terre, la vie des océans, la survie même de la planète, pouvant sonder par les yeux de HUBBLE l’existence des trous noirs et leur pouvoir de tout avaler, la naissance d’étoiles et de planètes, soulevant les voiles du ciel, les dimensions de l’univers en voyageant et en rapprochant des points qui pouvaient sembler à jamais éloignés, inaccessibles à l’entendement et à la mesure humaine, dimensions, naissances, vie et mort des univers, des galaxies, des étoiles, des planètes.
L’homme d’aujourd’hui peut presque tout. Dans cette quête extérieure, il en a oublié de rester ce “ senteur ” intuitif qu’il était au début de son histoire. Pour redevenir ce perceptif, il lui reste peut-être à fermer les yeux et de nouveau approcher les mystérieux univers de l’ "être-Senteur", miroirs des univers extérieurs, qui ont été cachés au fond de lui car c’était, nous dit un conte indien, le seul endroit où il ne penserait jamais à aller voir, où il ne les trouverait jamais, sauf lorsqu’il voudrait bien se donner la peine d’aller les chercher.