JACQUES COEUR, L'ALCHIMIE DU MYSTERE.

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Jacques Coeur, l'Alchimie du Mystère. HISTOIRE MEDIEVALE Février 2004, p. 36.

Jacques Cœur était-il alchimiste ?  De nombreux écrivains modernes évoquent ses pratiques hermétiques. Petrus Borellius, étudiant en Médecine à Montpellier au XVIIe siècle, cite dans sa Bibliotheca Chimica (1) un ouvrage de Jacques Cœur, Chimia Transmutatia extat Monspelii Gallice conscriptum, dans la Bibliotheca D. de Rudavel senatoris, manuscrit donc d’alchimie transmutatoire qui aurait appartenu à un sénateur montpelliérain. De nombreux alchimistes ont péri dans les antres sombres du pouvoir, raison du silence posé sur ces pratiques devenues secrètes par nécessité. Curieusement, si ses amis ne l’avaient délivré en 1454, c’est ainsi que Jacques Cœur aurait fini.

Face à ce péril, seuls les livres de pierre, les devises et les symboles parlaient clairement. La création architecturale du Grand Argentier de Charles VII s’inscrit dans cette tradition. Les symboles qu’il fit sculpter dans ses créations de Bourges et Montpellier évoquent la lignée de la Voie Sèche telle qu’elle fut présentée par Fulcanelli et Eugène Canseliet. Tous deux étaient convaincus que Jacques Cœur était alchimiste et que là était l’origine véritable de son immense fortune, son « royal gardon » ou royal salaire, d’où les étranges vitraux quadrilobés au sigle R.G. (nom également de la matière première de cette voie) de sa sacristie privée.

Un haut relief au tympan des escaliers menant à la chapelle du palais de Jacques Cœur à Bourges montre clairement trois hommes autour d ’un athanor dans lequel un vase philosophal contient un cœur et une coquille surmontés d’une croix. Ces trois éléments conjugués astucieusement signent la matière première de la Voie Sèche. Les symboles même du nom du Grand Argentier sont révélateurs : le cœur est le principe hermétique du Soufre, la coquille celui du Mercure philosophique. Cet élément composé révélant le symbole chimique de la matière première est mis en valeur au centre des peintures de la loge aux musiciens de la salle d’apparat de son palais de Bourges. L’étoile à cinq ou six branches qui orne certains blasons de Jacques Cœur n’est pas dénuée d’intérêt. À cinq branches, elle rappelle la « Compostella » qui guide l’alchimiste et apparaît dans la matière au cours du Premier Œuvre. À six branches, l’étoile devient le symbole de la Pierre Philosophale, but ultime de la quête. Sur un pilier du couloir d’entrée sur croisées d’ogives de l’Hôtel Jacques Cœur, à Montpellier, un ensemble sculpté rassemble les figures les plus connues de la pratique dite « philosophique » : le singe de Thot Hermès, patron des alchimistes, le griffon ou dragon ailé, la chouette, la salamandre, la rémore à double tête. La Voie Sèche

Bernard CHAUVIERE (2), alchimiste opératif, résume les grandes étapes de la Voie Sèche en distinguant les voies classiques. « La Voie Humide traite des composés liquides dans un verre à températures inférieures au degré d’ébullition. La Voie Sèche s’effectue à l’athanor, au sein du creuset de grès, à températures élevées. Cette dernière est la Voie Royale, celle que suivait Jacques Cœur. C’est la voie minérale, unique. Le composé est issu de l’union d’un minéral et d’un métal. Elle se divise en trois parties :

Le Premier Œuvre est l’union du Principe mâle (Soufre) avec le Principe féminin (Mercure) afin d’obtenir un troisième corps. C’est une véritable onto ­genèse.

Le Second Œuvre consiste à parfaire et à purifier ce composé afin d’obtenir l’union parfaite du Mercure et du Soufre dits philosophiques.

Le Troisième Œuvre est la purification ultime qui conduit à la Pierre Philosophale, c’est la « Grande Coction », l’Harmonie parfaite, l’« Art de Musique », signe de l’union réalisée avec le Cosmos.

De nombreuses sculptures laissées par Jacques Cœur évoquent la pratique alchimique. Longue serait leur énumération, les trois lys, le cerf et la biche ailés, l’angelotte ailée de la chambre de l’argent, les feuilles de chêne, l’homme au cadenas qui évoque la devise « en close bouche n’entre mouche ». Nous ne pouvons les citer toutes, mais les rappelons dans notre livre D’Alchimique Mémoire Jacques Cœur et dans le roman historique que nous lui avons consacré, L’Homme aux Yeux d’Émeraude ou la Vie Secrète de l’Argentier Alchimiste. N’oublions pas l’attachement de Jacques Cœur, armateur, à l’Égypte (Al Khemit), terre des alchimistes, et à Catherine d’Alexandrie, sainte aux attributs liés à la connaissance hermétique : le livre, la roue, l’épée.

N’était la citation du livre attribué à Jacques Cœur dans la Bibliotheca Chimica de Pierre BORELLE, qui vient à l’appui des sculptures alchimiques des piliers de l’Hôtel Jacques Cœur de Montpellier (actuel Hôtel des Trésoriers de France où nous ne trouvons même pas, de nos jours, une représentation de son illustre hôte), comment s’étonner que Jacques Cœur, figure de proue du Moyen Âge, à qui nous devons le financement de la fin de la Guerre de Cent ans, soit resté, sinon dans la pierre,  silencieux sur cette pratique secrète sous peine de déclencher les foudres d’un roi qui était son débiteur et avait tout à lui envier. La devise gravée sur les murs de Bourges et Montpellier parle plus que tous les discours, tout en évoquant la nécessité du secret. Devise que Bernard CHAUVIERE, alchimiste opératif, développe ainsi :

 

DE MA JOIE DU GRAND ŒUVRE,

DIRE PEU,

FAIRE BEAUCOUP,

TAIRE TOUJOURS.

À l’athanor, conclurons-nous, il n’est pas de fumée sans feu. Quoi qu’il en soit, les frémissements  du métal en fusion jettent sur la vie de Jacques Cœur, monnayeur royal, un voile de mystère que personne n’a encore levé et qui dépasse largement le cadre de la fonte des monnaies. Il ne nous reste plus qu’à partir en quête du manuscrit  « Chimia Transmutatia » de Montpellier.

Joëlle Pellegrin Oldenbourg

Bibliographie thématique

 

(1) Professeur Robert GUILLOT, « Le Procès de Jacques CŒUR », Société d’Histoire et d’Archéologie du Berry, n° 36,37, 1974.
(2) Michel MOLLAT, « Jacques CŒUR ou l’esprit d’entreprise », Ed. Aubier, 1988, p. 391.
(3) Claude POULAIN, Jacques CŒUR, Editions Fayard, p. 372.
(4) Michel MOLLAT, « Jacques CŒUR ou l’esprit d’entreprise », p. 182.
(5) Claude POULAIN, Jacques CŒUR, p. 373.
(6) Michel MOLLAT, « Jacques CŒUR ou l’esprit d’entreprise », p. 377.
(7) Joëlle OLDENBOURG, « L’homme aux Yeux d’Emeraude » et « D’Alchimique Mémoire Jacques CŒUR », Ed. KHEPERA