Eugène Canseliet a souvent évoqué Jacques Cœur lors de conférences ou dans des articles écrits pour la revue Atlantis. Avançant dans mes propres recherches sur Jacques Cœur au fil des ans, j'ai pu voir combien ses remarques étaient pertinentes et sa vision d'ensemble juste. Elles laissent à penser qu'il a longuement médité sur la vie du Grand Argentier. Touchée par le lien qui existait entre ces deux hommes à travers le temps et l'espace, je me suis inspirée de ce grand érudit alchimiste pour le personnage de Silvère de Lignières dans l'Homme aux yeux d'émeraude. Je reprendrai plus tard tous les éléments dont a parlé Eugène Canseliet sur la vie de Jacques Cœur.
Page 119 :
" …L'impératif conseil de discrétion, qui est propre à la pluralité des auteurs et dont Jacques Cœur nous laisse, particulièrement, l'image sculptée, expressive et amusante, en son palais de Bourges. Elle illustre une observation du puissant argentier, et campe sur la grande cheminée du logis, autrefois somptueuse, un fou que coiffe son capuce à oreilles et qui montre, de son index, sa bouche fermée par un cadenas : " en close bouche n'entre mouche ".
Page 176 :
" Dans la biographie synopsis dont nous venons de disposer, obligatoirement succincte, peut-être sera-t-on déçu que nous n'ayons fourni le détail apte à établir, évidemment, à la manière d'un certificat ou d'une attestation, l'activité philosophique du Grand Argentier de Louis XI (Jean Bourré). Déjà très rare dans la vie mal connue des adeptes qui laissèrent l'irréfutable preuve de leur accession à l'Absolu, les indications précises disparaissent totalement dès qu'il s'agit de personnages de condition élevée et qui, par surcroît, participèrent au gouvernement de leur pays propre ou d 'adoption. Jacques Cœur, qui tînt auprès de Charles VII, le même rôle que Bourré au côté de son roi, non plus que son émule du règne suivant, ne laisse le papier d'aucun fait certain témoignant de son zèle dans la philosophie d'Hermès. Suivant les principes, toujours respectés, de la Tradition, le ministre berruyer transmit, néanmoins, le message imposé qu'il cacha sous les parlantes sculptures de son palais et de ses diverses demeures. "
Monsieur Canseliet semble ignorer les références annoncées par Pierre Borel sur l'existence d'un supposé manuscrit d'alchimie écrit par Jacques Cœur. Ce manuscrit ne contredirait en rien la nécessité du secret dans la mesure où, s'il existait, dans le cadre de la transmission directe, il était très probablement réservé aux aspirants alchimistes élèves de l'Argentier.
Page 178 :
" On trouvera, dans notre " Alchimie expliquée sur ses textes classiques ", le rapport que nous avons établi entre ce marmouset (salle des gardes château du Plessis-Bourré) et son alter ego, c'est-à-dire le veilleur somnolent, dans la chambre du trésor, au Palais Jacques Cœur ".
LUNE ET CERFS VOLANTS
Page
217 : "… Principalement, nous y insistons, le croissant de la
Lune en ascendance et soulignant la condition sine qua non d'exécution,
que Dieu posa en obstacle, fréquemment insurmontable, à la diabolique
avidité des indignes. C'est dans le même dessein d'hermétique enseignement
que l'alchimiste Jacques Cœur fit sculpter des cerfs-volants sur le tympan
d'une des portes de la grand'salle, en son palais de Bourges. "
Certains détails du palais évoquent clairement l'importance de la Lune, " reine de la nuit " et de ses phases, notamment le blason lunaire de la chapelle.
COQUILLE SAINT JACQUES
Page 253 : " Dans la forme la plus antique, que conserva le Moyen Age, avec ses deux rangées de dents, le peigne, en son commun office, simule la fonction du mercure dans l'œuvre. Effectivement, le fidèle serviteur attire à soi l'Esprit du Monde - Spiritus Mundi ; il le retient, le lisse et le caresse afin de former avec lui cette " eau sèche ne mouillant pas les mains " et dans laquelle éclatent la pureté et la beauté. C'est la dualité de la coquille ou du " peigne de Jacques ", pecten Jacobeus - qui fut chère au Grand Argentier de Charles VII et dont Fulcanelli élucida le mystère, dans son premier ouvrage, après qu'il eut longuement visité, à Bourges, le beau palais Jacques Cœur. En conséquence, il serait utile que le néophyte relût, en cet endroit, les lignes si charitables du " Mystère des Cathédrales ", et qu'il effectuât ainsi un fructueux rapprochement. Particulièrement avec la division huitième qui, dans le même volume, est consacrée à " la Vierge sur le point d'enfanter - Virgini Pariturae ".
Page 316 : " Au demeurant, la licorne tient lieu du livre ouvert que la Vierge a souvent auprès d'elle, dans l'iconographie peinte ou sculptée de l'Annonciation. Celle que Jacques Cœur fit représenter, au-dessus de la porte de la chapelle, en son palais de Bourges, se montre de loquacité grandement extraordinaire… ".
Page
184 Commentaire Illustration p. 183 haut relief tympan de porte entrée de
la chapelle, palais Cœur :
"Comme la Vierge (matière) devient blanche, sitôt l'Annonciation,
semblablement, la terre de l'artiste s'albifie dès que l'esprit l'a
pénétrée. Elle est alors dénommée la " terre des feuilles " et elle
ressemble, par sa texture, au livre qui est ouvert devant la Vierge Marie,
toute fraîche fécondée".
Page 187 : " La mission fameuse de Gabriel fut figurée, par Jacques Cœur, d'une manière à ce point hermétique, que nous nous sommes bien souvent interrogé, quant à toute preuve pouvant être plus évidente encore, devant ceux-là qui nient que le Grand Argentier ait été possesseur de la Pierre Philosophale. Comment Jacques Cœur aurait-il pu parler plus clairement et davantage ? "
Page 188 : " Certes, le tympan de la chapelle du palais de Jacques Cœur, à Bourges, est vraiment extraordinaire et pour que l'étudiant puisse l'admirer et l'étudier à loisir, nous lui en soumettons l'image ici… La Vierge juvénile, agenouillée sur un coussin, pose sa main gauche sur le livre ouvert que maintient un angelot. De la dextre, elle a relevé son lourd et long manteau, tandis qu'elle écoute, attendrie, la salutation de l'ange qui tient le phylactère montrant en oblique : " Ave Maria gratia plena. "
Page 189 : " Du vase,
placé entre l'ange et sa souveraine, s'élève la haute tige d'un lis, dont
les feuilles semblent être des flammes et qui se partage, à l'extrémité,
en trois magnifiques corolles. Symboles de la pureté, ces fleurs
rappellent les trois réitérations qui, aussitôt que le mercure est séparé,
le purifie par le feu et le sel. La Vierge qui était noire est devenue
blanche. L'appui que Marie prend sur le volume ouvert est complice de son
regard à l'ange Gabriel et rejoint le geste du Tout-Puissant barbu
pointant son index droit sur notre globe crucifère… Emblème de l'esprit,
une colombe semble unir, dans son vol, le globe avec le livre ouvert et
descendre sur celui-ci, afin de signaler que la matière est maintenant
animée et que, par suite, elle est devenue la " terre feuillée ".
L'attachement de Jacques Cœur, outre son lien avec l'Eglise, au thème de la Vierge accompagnée du vase aux trois lys est peut-être une réminiscence de son enfance dans le quartier de la Parerie, tout proche de l'église Notre Dame. Il demande même à Filippo Lippi d'exécuter un tableau représentant l'Annonciation et portant ses trois cœurs. C'est également le thème du vitrail qu'il fait représenter dans sa chapelle privée, cathédrale Saint Etienne. Deux personnages importants aux yeux de Jacques Cœur entourent Marie et l'ange Gabriel, Saint Jacques de Compostelle et Sainte Catherine d'Alexandrie. Nous avons noté par ailleurs l'importance stratégique de cette sainte dans la destinée de Jacques Cœur puisque sa mort officielle est déclarée le 25 novembre 1456, jour de Sainte Catherine d'Alexandrie, élément qui nous a fait dire que s'il avait organisé en finesse sa sortie de l'Histoire il n'aurait pas trouvé date mieux choisie que le jour de sa sainte préférée. Ce thème est traité dans 15. SAINTE CATHERINE D'ALEXANDRIE.
EDITIONS PAUVERT, 1978 - Pages 280-286
TYMPANS D'ESCALIERS MONTANT A LA CHAPELLE DU PALAIS
DE BOURGES
Développant le symbolisme de la messe en alchimie, Eugène Canseliet écrit
:
" … La seule préoccupation de l'immédiate atmosphère, la nécessité du rituel bénéfique et purificateur, se manifestent dans tous les meilleurs classiques de l'antique science d'Hermès, laquelle prend, dès lors et très réellement, toute sa signification d'art sacerdotal… C'est en obéissance à cette discipline que Jacques Cœur, en son même palais de Bourges, ne craignit pas de surmonter chacune des trois portes qui s'ouvrent sur l'escalier menant à la chapelle, d'un tympan offrant, en haut-relief, une scène à personnages relative à la messe rapprochée du rituel hermétique et de ses travaux et, par là même, transportée au plan supérieur du Grand Œuvre opératoire. Le Volet senestre de ce tryptique évocateur de l'art sacerdotal nous montre la préparation de l'eau pontique (ou eau benoîte), qui consiste à joindre au mercure commun le feu secret…
FIGURE GAUCHE
Après quelques citations tirées d'ouvrages classiques de la science hermétique confortant son propos, Eugène Canseliet ajoute :
" Sur notre sculpture, l'opérateur supporte de la main gauche le livre fermé qui est l'emblème de la matière vierge et qui, ouvert, deviendra celui de la matière fécondée. Cette phase première est très importante, par laquelle va spécialement attirer l'attention la cloche suspendue à la pointe de l'ogive et mise en branle, parmi toutes celles apportant, sur leur volée, l'œuf des Pâques joyeuses. Le troisième personnage, à gauche, malade et nécessiteux, qu'il soit humain ou figure le vil métal, attend de l'union apparemment irréalisable, l'universel remède à la pluralité de ses maux ... "
FIGURE CENTRALE
Eugène Canseliet, page
286 : " … Pour nous, au contraire, l'attitude du trio mystérieux semble
plutôt éveiller l'idée de son départ, après une occupation terminée.
L'acteur se tenant à droite, tête nue, recouvre d'une lourde draperie la
masse carrée qui paraît être à la fois autel et fourneau et dont la paroi
demeurée visible est décorée d'un curieux symbole : dans le matras luté,
sans col et à la panse épaisse, se voit un cœur, lui-même chargé d'une
coquille et surmonté d'une croix, ainsi donc, symboliquement, le soufre,
le mercure et le creuset, qui expriment ensemble la double matière,
c'est-à-dire le rebis ou amalgame des philosophes, prête à subir l'action
du feu. Au centre du caveau, dans l'axe de la voûte, un homme de
condition, après avoir replacé dans son étui d'étoffe rappelant fort le
manipule du prêtre, quelque précieux manuel, ajuste sur sa tête son riche
chaperon fourré, tout en élevant une fois encore, vers les cieux
invisibles, un éloquent et long regard. Le personnage de gauche, satisfait
et serein, les yeux résolument fermés sous l'injonction du secret,
s'éloigne à tâtons et palpe la muraille, de sa dextre légèrement ouverte,
tandis qu'il serre, dans sa main gauche, une bourse allongée, parfaitement
remplie. Dans celle-ci, comme dans le coffre, est rangé le salaire reçu de
Dieu seul, licite entre tous puisqu'il ne saurait découler d'aucune
spéculation… "
FIGURE DEXTRE
Page 290 : " L'œuvre philosophique n'est pas interdit aux femmes… Les trois dames de qualité, conduites par un jeune garçon paraissant bien le même que celui qui tire la cloche, ont-elles assisté à l'office alchimique ou bien, jugées indignes d'entrer dans le laboratoire, ont-elles été détournées par le maître de céans, vers quelque distraction insignifiante et puérile ? … Mais nous tendons à croire que Jacques Cœur ait voulu rappeler lui aussi, par cette scène, le travail des femmes, le jeu des enfants, que nombre d'auteurs comparèrent à l'élaboration philosophale… "
Eugène Canseliet a été le premier à évoquer le fait que la date de la mort de Jacques Coeur, déclarée officielle le jour de la Sainte Catherine d'Alexandrie, n'était pas un simple hasard compte tenu de l'intérêt du Grand Argentier pour cette personnalité "agréée" par les alchimistes. Je reprendrai plus tard ses textes sur le sujet..
Joëlle Pellegrin Oldenbourg