La chevalerie est une
réalité du Moyen Age. Elle échappe aux cadres matérialistes, préformés et
limités de notre culture ambiante. Sa dimension mystique appartient au
domaine de l’intangible, de l’indicible, de ce qui ne se prouve pas, mais
ne peut que s’éprouver dans une conviction personnelle intérieure
profonde. Cet esprit animait Jacques CŒUR lorsqu’il écrivait : « la quête
du Saint Graal ne se fera pas sans moi ». Par ces quelques mots, il
s’inscrivait dans la lignée des légendes celtiques, du Roi Arthur et des
Chevaliers de la Table Ronde, des Croisés et Templiers partis en Terre
Sainte. En témoignent ses liens avec les Chevaliers de Saint Jean de
Rhodes, sa négociation
auprès de l’Egypte
pour leur libération, la
Croisade de Calixte III qu’il co-finance et co-dirige pour la libération
des territoires chrétiens. Toute sa vie et jusqu’à sa sortie officielle de
l’Histoire, Jacques CŒUR reste fidèle à la devise qu’il choisit lorsqu’il
est anobli en 1441 :
« A
VAILLANS CUERS RIENS IMPOSSIBLE »
Est-il devise plus chevaleresque ? Sans doute est-ce cette qualité qui lui fait recevoir avec faste dans son hôtel de Montpellier le Chevalier Errant Jacques de Lalaing, de même qu’il n’hésite pas à avoir des échanges avec les plus grandes têtes de son époque, des papes aux rois, en passant par les sultans et les Chevaliers de Rhodes dont il se fait des alliés.
En écrivant « l’homme aux yeux d’émeraude, il m’a fallu « mettre les points sur les i » pour comprendre le lien qui unissait ces deux êtres, même si aucun échange de courrier entre eux ne venait en attester. Comment cet homme aurait-il pu ne pas se sentir lié à celle qui était venue les libérer ? Il avait souffert de la guerre, participé à la fonte des monnaies pour financer l’épopée de la Pucelle, sauté de joie à la libération des territoires qu’il avait financée et dont il avait adroitement profité. Peut-être même avait-il accompagné son ami Ravand le Danois, Maître de la Monnaie de Bourges, qui assistait au Sacre de Charles VII à Reims. Il avait sans doute pleuré en apprenant la défaite de Jeanne devant Paris, ses longs mois d’emprisonnement et son bûcher. Peut-être même l’avait-il rencontrée lors du triste hiver qu’elle avait passé à Bourges avant d’accepter le calice que le Destin lui tendait ? Bien qu’il n’y ait aucun document le prouvant, j’ai imaginé les rencontres entre Jeanne d’Arc et Jacques Cœur. Le rôle qu’ils ont tous deux joué dans la libération de leur pays ne peut être que l’expression d’un lien profond. Quoi de plus chevaleresque, pour ces deux héros de notre histoire nationale, que de faire don de soi, de sa vie et, pour Jacques Coeur, de ses biens pour sauver son pays ? « Sire, ce que j’ai est vôtre ». Charles VII l’entend si bien qu’il trouve le moyen le plus radical pour s’emparer des biens de son sujet, le crime de lèse-majesté. Comme il avait abandonné Jeanne d’Arc à son triste sort sans guère lever le petit doigt, il trahira l’homme qui contribua grandement à le « bien servir » et le porter au sommet du pouvoir.
La première qualité de chevalier que nous pouvons reconnaître à Jacques Cœur est bien celle d’alter ego de Jeanne d’Arc car il permit la libération du pays en finançant la fin de la Guerre de Cent Ans. Nous pouvons dire en ce sens qu’il continua et termina l’œuvre de Jeanne d’Arc.
LE
PORTRAIT DE JACQUES CŒUR
Dresser un portrait du Chevalier Cœur pose également la question de l’apparence, des capacités physiques et des tendances psychologiques.
Jacques Cœur est resté dans l’Histoire par quelques descriptions, notamment celle où il caracole à côté de Charles VII, de Dunois et de Pierre Brézé en véritable chevalier, lors de la libération de Rouen qu’il a largement financée.
Il passe
sa vie à cheval, fait donc preuve d’une vitalité hors norme et d’une
volonté de méconnaissance du danger. Il faut dire qu’il sait manier l’épée
grâce aux leçons prises avec son Maître d’armes.
Quoi qu'il en soit, il est difficile de l'imaginer malingre, fluet, timide et renfermé.
Il est étonnant qu’aucun portrait historique d’époque n’ait été laissé à la postérité, suffisamment réaliste pour connaître le véritable visage du Grand Argentier. Le seul portrait proche pourrait être celui de l’enluminure représentant la scène de « l’amende honorable » à genoux des Chroniques de Monstrelet. Existe-t-il un portrait dans le Livre d’Heures de la Stadtlieche Bibliothèque de Munich dont il pourrait être l’origine et où est représenté le dais de la façade du palais avec une statue équestre de Charles VII ?
S'est-il
fait représenter à la fausse fenêtre de son palais, observant les
mouvements de la rue ? C'est ce que les historiens semblent maintenant
penser. Je n'en ai jamais douté malgré la simplicité du costume.
Cela rappelle l’énigme Fulcanelli dont ni le visage, ni l’identité à ce jour n’ont été révélés, même par ceux qui l’ont approché de près.
Jacques Cœur, par contre, a tenu à être représenté sur les murs de son palais. Les personnages principaux sculptés sur la façade extérieure du donjon représentent Macée de Léodepart, son épouse, et lui-même tenant un marteau, posant sur un rocher. Il montre là l’importance qu’il accordait à ses activités d’exploitant minier complémentaires de la Monnaie. Certains diront que là encore l’alchimie le motivait car le rocher représente également la matière première des alchimistes, extraite de la mine.

Il est cependant deux pistes à étudier. Jacques-Henri Bauchy, dans « Jacques Cœur, roi sans couronne », éditions Horvath, 1988, écrit, pages 143, 144 :
« Nous savons qu’à l’église Saint Paul de Paris une verrière, aujourd’hui détruite, le représentait aux côtés de Charles VII et de Jeanne d’Arc et que, vers 1449, son fidèle ami, le pape Nicolas V, envoya en France le peintre florentin Pietro della Francesca afin d’y portraiturer le roi et divers personnages de la Cour, en témoignage de reconnaissance pour l’extinction du schisme occasionné par Félix V. Jacques Cœur, principal plénipotentiaire de l’ambassade qui avait mis fin à ce schisme, était certainement l’un des modèles du peintre. Malheureusement, la toile qui le représentait n’a jamais pu être identifiée. »
Existe-t-il des reproductions de la verrière de l’église Saint Paul ?
Il est logique de penser que Nicolas V, en remerciement au succès des négociations de Jacques Cœur auprès de Félix V, ait exprimé le souhait que son peintre réalise le portrait de Jacques Cœur, l’ami qu’il avait hébergé dans ses appartements privés lors de l’ambassade de Rome. Une étude exhaustive de l’œuvre du peintre florentin éclaircirait peut-être ce mystère.
Il y a cependant un
détail de vitrail qui pourrait révéler le visage du Grand Argentier. Il
s’agit du portrait inséré dans le médaillon du costume de Sainte Catherine,
vitrail de l’Annonciation de la chapelle funéraire de la cathédrale Saint
Etienne, Bourges. Certains historiens pensent qu’il s’agit du portrait du
maître verrier lui-même. Si nous replaçons ce détail dans
le contexte des symboles alchimiques, il peut aisément être rattaché à un
portrait de nature laiteuse, donc lunaire. Souvenons-nous que la Lune est
présente sur les murs du palais, sur les blasons de sa chapelle, même les
différentes phases de la Lune, essentielle au processus alchimique. La
position même, juste au-dessus du pommeau de l’épée porte un symbole, celui du travail
pyrique, de la transmutation par le feu. Il en est de même de
l’attachement de Jacques Cœur à Sainte Catherine d’Alexandrie, reconnue
par les alchimistes pour ses quatre attributs, le livre, l’épée, la roue,
la hampe de roseau.
C’est là un faciès qui semble typiquement berrichon. Est-ce celui
de Jacques Cœur ? Seule, une comparaison avec d’autres portraits pourrait
éclairer ce visage dont les traits semblent fatigués, torturés. Il
rappelle le visage d’une petite statue de bois qui était autrefois visible
au Musée Languedocien de Montpellier, demeure de Jacques Cœur,
actuellement Hôtel des Trésoriers de France. Cette statue portait la
mention « XVème siècle, trésor de Jacques Cœur » et représentait un homme
écartant des mains sa poitrine déchirée pour mettre son coeur à nu. Il est dommage que
ces deux portraits ne puissent être comparés.
RHODES, LES
CHEVALIERS ET L’ORDRE DU TEMPLE
Les activités de Jacques Cœur à Rhodes sont fondamentales dans son histoire.
Sous la protection des
Chevaliers Hospitaliers, protégés de la Reine Yolande d’Aragon, il fond
l’argent sorti illégalement du royaume. Il protège à son tour les
chevaliers hospitaliers dans son intervention auprès du Sultan
d’Egypte…Les chevaliers sont emprisonnés en Egypte. Jacques Cœur négocie
et obtient la libération des dix chevaliers de Rhodes retenus
emprisonnés.
N’oublions pas que les Hospitaliers de Rhodes ont hérité des
biens des Templiers. Curieusement, nous retrouvons la croix du Temple dans
l’œuvre de Jacques Cœur. Appartient-il à l’ordre du Temple qui a continué
malgré l’extermination de 1307 ? En effet, contrairement aux idées
répandues, l’Ordre du Temple n’est pas mort. En 1318, lors du chapitre de Spoletto,
3000 chevaliers du Temple sont rassemblés pour décider du devenir de
l'Ordre et choisissent d’exister dans le secret.
Deux
factions s’opposent. La première demande vengeance. La seconde veut
perpétuer l’Ordre du Temple dans le secret. Cette dernière faction
l’emporte. C’était seulement un siècle avant Jacques Cœur.
Dans son livre « Gilles
de Rais et Jacques Cœur », Roger Facom évoque
l’appartenance de Jacques Cœur à l’Ordre Templier.
Les Templiers étaient réputés être alchimistes. Ils possédaient les mines, contrôlaient le système bancaire. Le Roi était leur débiteur. Parallèle frappant avec Jacques Cœur qui, comme eux, le paiera très cher. Un détail de la scène de l'athanor retient l'attention dans son palais, le matras et la matière adroite dont Jacques Coeur a fait représenter la matière première des alchimistes, coeur, coquille et croix templière. Idem pour le centre de la loge aux musiciens de la salle d'apparat du palais.
JACQUES COEUR
A-T-IL APPARTENU A UN ORDRE OCCULTE?
Dans Alchimie, page 271, Van Lennep évoque le mouvement rosicrusien. Il développe :
« Pour Fulcanelli, celui-ci existait déjà au quinzième et au seizième siècles, puisqu’il imagina que Jacques Cœur, Jean Lallemant et Louis d’Estissac en étaient membres ».
Des archives mentionnent l'appartenance de Jacques Coeur à "l'Ordre des Chevaliers de la Table Ronde" avec son voisin et ami Lallemand. Le but avoué était de fournir Bourges en bougies...
Certains
écrits évoquent l’appartenance de Jacques Cœur à une résurgence de l’Ordre
Templier, notamment Roger Facon. Aucune archive ne nous permet de
l’affirmer. Outre le parallèle étrange, il faut bien le dire, entre le
destin de ces chevaliers et celui de Jacques Cœur, regardons attentivement
quelques éléments de son œuvre :
Dans la chapelle funéraire que Jacques Cœur fit construire dans le fenestrage du Duc de Berry, Cathédrale Saint Etienne, Bourges, deux vitraux semblent perdus dans la richesse de la représentation de l’Annonciation et des motifs majeurs. Font-ils partie de l'ensemble commandité par Jacques Coeur ? Si oui, ils sont révélateurs d’une possible appartenance à un ordre templier résurgent.
Le premier vitrail rejoint le détail de la scène de l’athanor et du motif central de la Loge aux musiciens, la croix templière. Là encore, il s'agit de la croix la plus représentative du Temple. Si nous en doutions, les neuf cloches centrales n’évoquent-elles pas les neuf premiers Grands Maîtres de l’Ordre Templier ?
Le second vitrail présente un
blason complexe où se voient l'églantine (rose des alchimistes), des cordes entrelacées et une
croix de Malte.
Pour conclure, là encore, tournons-nous vers de nouvelles questions ?
A une époque où les ordres de chevalerie fleurissent, Jacques Cœur insiste-t-il tant à représenter la croix templière la plus figurative de l’Ordre du Temple parce qu’il en fait partie malgré la fin reconnue et acceptée officiellement de cet ordre qui, après le rassemblement de Spoletto, aurait continué dans le secret ? Eprouve-t-il simplement pour cet ordre chevalier un sentiment de sympathie tout particulier ? Comme les Templiers, il répondra à l’appel de Calixte III pour co-financer et co-diriger la croisade contre les Ottomans, pour défendre la Chrétienté en Méditerranée.
Les
liens de Jacques Cœur avec l’Ordre des Chevaliers de Rhodes ne sont plus à
prouver. Bien que l’Histoire officielle insiste sur les rivalités ayant
existé entre les Chevaliers du Temple et les Chevaliers de Rhodes qui
héritèrent des biens saisis au Temple par l’Eglise, parmi les Chevaliers
de Rhodes se trouvait-il des Maîtres Templiers ?
Le Mystère de la continuation de l’Ordre du Temple dans le secret n’a-t-il pas des résonances troublantes avec la mort jamais prouvée du Chevalier au Cœur et à la Coquille étrangement disparu en Méditerranée ? A ce sujet, avec l'aimable autorisation du magazine HISTOIRE MEDIEVALE, je reproduis les deux articles écrits pour eux en 2004 : "Jacques Coeur, le mystère de sa mort", "Jacques Coeur, l'alchimie du mystère" .
Quoi qu'il en soit, la preuve a été faite de son appartenance à un ordre dit "de la Table Ronde" que Fulcanelli avait évoqué. Le groupe se réunissait dans l'Hôtel Lallemand. Le but "officiel" était de fournir de la matière pour bougies aux habitants de Bourges. Roland Narboux développe ce sujet sur le site officiel incontournable et exhaustif des AMIS DE JACQUES COEUR.
Joëlle Pellegrin Oldenbourg